13 novembre 2007
L'insoutenable légèreté de l'art
Vers une esthétique de la marginalité
Mon travail s'articule autour des équilibres vivants, ce qui disparaît et ce qui reste, la tension laissée par l'absence.
En écho aux peintures de Vanités, des œuvres telles que celles présentées dans l'installation Bio interrogent le sens de la vie et la définition du temps à l'orée du troisième millénaire. Cependant l'homme n'y occupe plus la place centrale, c'est plutôt la nature qui est au milieu. C'est pourquoi je préfère parler de Natures vives quand le paysage réunionnais est mis en scène, qu'il s'agisse du jardin (Les instantanés du temps qui passe), des routes (Les Marrons), des chemins (Les Belles Abandonnées), de la ville (Flagrants délits d'urbanisme), des sépultures (Roméo et Juliette).
Les Histoires stériles, dans leur gaine chirurgicale qui rappelle ma formation initiale, se rapportent, elles, à l'environnement de mon enfance, ces cimetières militaires qui jalonnent les plages du débarquement. Car la guerre se prétend une voie de résolution des grands déséquilibres, laissant derrière elle des champs de ruines sur lesquels de nouveaux systèmes vont prendre place. C'est en hommage aux victimes de nos histoires que j'ai installé mes Têtes de Turcs à Deauville en 2006.
Bio : vue d'ensemble (Sépulcre, Caen, 2000)
Têtes de Turcs (25 sculptures terre, plumes et bois ; Parc des Enclos, Deauville, 2006)
Si ma peinture est émaillée de volatiles, parfois englués, c'est que l'image des marées noires me hante toujours et je l'exorcise aussi dans des pièces comme Mémorial la mouette, un tapis blanc des innocents, ou encore Déchausse-toi et tu entendras la mer. Le travail de la paraffine est arrivé comme un aboutissement : permettant les inclusions de fleurs artificielles, de plumes, de photographies, permettant aussi des réalisations pérennes en bronze, la paraffine est la métaphore de notre société basée sur l'apparence ; elle a la blancheur de l'innocence, elle se coule dans le moule, et son âme est pétrolifère.
Déchausse-toi et tu entendras la mer (Artothèque, St-Denis de La Réunion, 2006)
La notion de vide (conserver sous vide) me questionne, et pour l'exposition Mandrosoa, j'ai mis à vendre le vide autour des tableaux, au même prix que la surface picturale. Car si l'espace est le premier de nos besoins vitaux à avoir été privatisé, aujourd'hui le reste suit : l'eau, l'électricité, bientôt l'oxygène. Un grand déséquilibre des richesses, construit sur une exploitation désinvolte des matières premières, nous entraine dans une spirale effrénée de croissance qui augmente le déséquilibre initial. Le temps des Zafimaniry, peuple de sculpteurs malgaches évoqué dans Mandrosoa, nous ramène à une frugalité contraignante et sage.
Le Reposoir (Cirque de Cilaos, La Réunion, 2007)
Les formes organiques de mes céramiques s'installent dans le paysage aquatique (le lagon, le lavoir, la rivière pour les rakus) ou parfois dans les jardins (au Conservatoire botanique, à l'Amok, au milieu de mes chouchous), voire, pour les Eteignoirs, dans la forêt décapitée par la tempête.
Il me fallait un retour à l'abstraction, à l'indicible, à l'intime. En finir avec ces représentations envahissantes du corps externe, plonger en ses intérieurs. Ainsi la parole silencieuse est oreille et bouche, écoute et murmure, membrane et muqueuse, morceau de soi.
Nées de la terre, structurées autour d'empreintes végétales qui en dessinent les colonnes vertébrales, ces pièces constituent une collection de fossiles, structures organiques au revêtement minéral, reliefs d'êtres disparus. En prolongement de mes abysses, organes ou végétaux, inflorescences et champignons, pour miroirs de nos divagations : j'aimerais qu'elles puissent raconter une histoire différente à chacun d'entre nous.
Présentées dans des bocaux, entre aquarium et reliquaire, elles mettent là encore en question l'équilibre qu'il soit physique (leur position dans le fluide, l'évolution de la couleur du liquide) ou métaphorique (en organismes conservés au sein d'un cabinet de curiosités).
Bocal (Artothèque, St-Denis, 2006)
Je fais feu de tout bois. Tout ce qu'il m'est donné de ressentir – l'expérience de l'œuvre originale – m'imprègne et me façonne, peut-être plus encore ce qui ne me parle pas immédiatement. Je suis surprise de voir resurgir des années plus tard l'influence incontestable d'œuvres qui m'avaient déplu.
Mais ce sont les rencontres, avec des lieux et des personnes, qui me font avancer. J'aime l'auto-stop, pour ce qu'il a d'aléatoire –la durée du trajet, l'itinéraire- et de confiant, le rapport de bienveillance qu'il présuppose entre celui qui tend le pouce et l'automobiliste qui s'arrête ; je suis persuadée que regarder l'autre avec respect et confiance, c'est déjà lui permettre de mériter cette confiance. Ma création aussi évolue au gré des personnalités dont je croise la route, c'est pour cela que je ne tiens pas à être trop autonome (avoir mon propre four céramique, ma presse pour la gravure, par exemple), j'apprécie de mutualiser les équipements car cela facilite la rencontre avec d'autres artistes.
Je suis entrée en peinture grace à la générosité de la peintre Françoise Lelouch, alors voisine de mes parents, qui m'a ouvert son atelier et offert son amitié. C'était un cadeau fabuleux, qui a radicalement transformé ma vie. Par la suite, j'ai recherché, parfois inconsciemment, ce type de relation, de transmission et de partage. Je dois ma création raku à l'enthousiame de David Léon Gimenez, céramiste d'origine espagnole qui a initié un grand nombre de céramistes réunionnais dès son arrivée sur l'île ; et j'ai imaginé des calebasses inutiles avec la fréquentation de l'atelier d'Anne Marie Séguier, l'Amok à Reviers, rempli de graines, de carapaces, de courges, toutes ces rondeurs qu'Anne Marie engobe et polit à longueur de temps. A Madagascar, à l'invitation du charismatique musicien Ricky Olombelona, j'ai investi un lieu de répétition et de rencontres qui m'a amenée à développer un travail sur le tissage (de sisal, de papier, de coton), en accord avec mon désir de créer des liens avec les artistes de Tananarive et en rapport avec les recherches de Ricky sur les Vazimba, peuple aborigène de la Grande Ile.
Pour résumer, on pourrait dire que je suis une auto-stoppeuse sur la route des créateurs voire une squatteuse d'atelier, car en effet je me déplace souvent et je crée partout.
Rary vavy (Tahala Rarihasina, Antananarivo, 2003)
En regardant mes archives, je mesure l'éclectisme de mes travaux. D'aucuns voudront y lire un manque de maturité, je n'en sais rien, est-ce faire montre de maturité que de creuser toute sa vie le même sillon ? Nous sommes des éponges, vous comme moi, et nous pouvons seulement décider quel milieu nous allons absorber ; mon choix est simple, il est gouverné par les envies, le plaisir, et je ne me refuse aucune nouvelle expérience en matière de création.
Figure de proue (Jardin de la mémoire, Ile du Mozambique, 2007)
Contact : batiskaf@yahoo.fr
02 août 2008
Biographie
Pratique de la gouache et des collages depuis l’enfance, de la photographie depuis 1990.
En 1991, le peintre abstrait Françoise Lelouch, de Caen, m'initie à la peinture à l'huile que je n’ai plus cessé d’expérimenter, parallèlement à mes études médicales.
En 1996, devant l’importance croissante que la peinture prend dans ma vie, je choisis de m’y consacrer entièrement, à La Réunion. La peinture à l’huile reste le fil conducteur de mon travail ; il s’y ajoute d’autres pratiques : la photographie, la gravure, les volumes, les performances et les installations.
En 1997, de ma rencontre avec le plastikèr de paroles Johary Ravaloson, naît le personnage à deux têtes d’Arius et Mary Batiskaf qui signe nos travaux communs. Il est à l’origine du mouvement dodo qui manifeste la fragilité de notre condition humaine. Explorant la devise républicaine, Arius et Mary Batiskaf est aujourd’hui à la recherche de la fraternité.
Depuis 2006, il est aussi à la tête des Editions Dodo vole qui publient des albums pour les tout-petits et des livres d'artistes.
Par ailleurs, depuis 1994, j’effectue régulièrement des voyages à Madagascar avec des visites au peuple Zafimaniry.
Après quelques années consacrées exclusivement à la production, 2006 marque le retour au temps des expositions : Mémoires organiques et autres réminiscences pour l'Artothèque du Département de La Réunion, Têtes de Turcs pour le Parc des Enclos de Deauville, Sortir du corps au Conservatoire Botanique de Mascarins.
En 2007, j'ai le bonheur de réaliser Le Reposoir, une installation monumentale pour la mare à joncs du Cirque de Cilaos, et les Figures de proue d'Arius et Mary Batiskaf sont retenues par Historun et l'Unesco pour les stèles du Jardin de la mémoire conçu par Karl Kugel sur l’Ile du Mozambique.
En 2008, je participe à deux résidences de création collective : Lavage2008 au 26Rockbrown, Montreuil, et Parcours croisés à Cambremer. Depuis septembre 2008, j'entreprends de tisser des liens plus étroits encore avec Madagascar, où je réalise des portraits grand format en noir et blanc, sur le lien de fraternité.
Formation artistique
1991-1992 Initiation à la peinture à l'huile au sein de l'atelier Françoise Lelouch (Caen)
1996 Atelier Jeumon Art Plastique dirigé par Laurent Segelstein (St-Denis)
1999-2006 Atelier terre et raku, David Léon (St-Denis, St-Pierre)
2004-2006 Engobes et enfumages, Atelier l'Amok (Reviers)
2009 Stage design porcelaine, Jean Charles Prolongeau (Limoges-Saint Joseph)
Expositions personnelles
1996-1997 Les Nettoyages de Pinceaux I, II et III, Le Tampon, St-Pierre
1997 S'arrêter à Grands-Bois, Les dix jours de l'art contemporain
1998 Ex-pressions, Plaine des Cafres, St-Joseph, St-Pierre
1998 Les oiseaux, Conseil Régional, St-Denis
1999 BIO, galerie Art'Sénik, St-Leu
2000 Les fleurs bleues, galerie de la Maison du monde, St-Denis
2000 Mandrosoa, Galerie du marché couvert, St-Pierre
2001 1F = 1 cm², Galerie du Journal de l’Ile, St-Pierre
2002 Sortir du corps, Galerie Blancquart, St-Pierre
2005 Les éteignoirs, peupleraie de Fontaine Henry (14)
2006 Mémoires organiques et autres réminiscences, Artothèque du Département, St-Denis
2007 Temps de saisons, Conservatoire Botanique de Mascarins, St-Leu
2007 Le Reposoir, Installation monumentale, Cirque de Cilaos
Travaux d’Arius et Mary Batiskaf
1997 Ibonia, galerie Art’Sénik, St-Leu
1998 Bougirafe, performance sur la nationale 1, Cap La Houssaye
1998 GALP, Jardin des Epouvantails, St-Leu
1998 Du vent…pour Bato fou, festival Kabaréunion, St-Pierre
1998-99 Liberté plastik, dix lieux d’accueil parmi lesquels le Musée historique de Villèle (St-Gilles),le Muséum Stella Matutina (St-Leu), le Musée Léon Dierx (St-Denis)
1999-2000 Egalité mystik, Galerie Art’Sénik, St-Leu et Sépulcre, Caen
2001 De l’eau pour la vaisselle, performance, St-Pierre
2003 A la recherche de la fraternité, Padar à Tana, Madagascar
2005 Des mots pour ne rien voir, performance, St-Pierre
2006-2007 Autour du dodo, Le Tampon, Saint-Benoit, Saint-Pierre
2007 Figures de proue, Jardin de la mémoire, Ile du Mozambique
Principales expositions collectives
1997 Kabarsida, usine de Pierrefonds
1997 Impromptus Laleu, St-Leu
1998 A vendre, Artothèque du Département, St-Denis
1998 Aboli, pas aboli, l'esclavage ? ,Maison du Volcan, Bourg Murat
1999 Salon des artistes d'outre-mer, Espace Reuilly, Paris
1999 Salon international de Beauregard, Château Beauregard, Hérouville St-Clair
2000 Galerie Art Spirit, Tananarive
2001 Salon des artistes d'outre-mer, Espace Reuilly, Paris
2002 Autoportraits, Artothèque du Département, St-Denis
2003 + 9, Palaxa, St-Denis
2004 Intérieurs, Théatre de Champ Fleury, St-Denis
2005 Les rencontres de Reviers, Amok, Presbytère de Reviers (14)
2006 L’art est dans le pré, Arpac, Parc des enclos, Deauville (14)
2007 Né dans le béton, Arpac, Parc du Biez, Mondeville (14)
2008 Nouvelles images de l'Arto, Artothèque du Département, St-Denis (974)
2008 Lavage-salissage-multiplexage, 26Rockbrown, Montreuil (93)
2008 Parcours croisés, Cambremer (14)
2009 Côté Seine, Artsenvol, Saint Denis (974)
Bourses et commandes publiques
Bourse de voyage de la ville de St-Pierre, 1998
Aide individuelle à la création, DRAC de La Réunion, 1999
Commande publique de l'Etat (FNAC) pour la bibliothèque universitaire de St-Denis, 2001
Résidence d'artiste à Tananarive, DRAC Réunion, mars-juin 2003
Aide individuelle à la création, DRAC de La Réunion, 2005
Les Géants du cirque, Tsilaos’art, art monumental pour le cirque de Cilaos, 2007
Bourse d'aide à la création de la Ville du Tampon, 2007
Bustes pour le Jardin de la mémoire, Historun et UNESCO, Ile du Mozambique, 2007
Publications
Les oiseaux, catalogue, Conseil Régional, La Réunion, 1998
Les enfants du désir, in Korail Océan Indien n°49, La Réunion, 1999
Liberté plastik, Editions Grand Océan, La Réunion, 2000
Les fleurs bleues, catalogue, Ville de St-Denis, La Réunion, 2000
Padar à Tana, Editions Tsimatory, Tananarive, 2003
La porte du sud, (ill.), Orphie, Saint Denis, 2003
Heurt-Terres et Frappes-cornes, (ill.), Editions du chameau, Dozulé, 2004
Mémoires organiques et autres réminiscences, Artothèque, St-Denis, 2006
Kosa in soz ?, (ill.), Editions Dodo vole, Le Tampon, 2007
Le Reposoir, Association Tsilaos'art, Cilaos, 2007
Zafimaniry intime, Editions Dodo vole, Le Tampon, 2008































